La créativité a un pouvoir sur nous et sur les autres que la technologie peut décupler. Mais ces derniers temps, j’ai l’impression que la technologie se retourne contre les créateurs.
Je suis une technophile invétérée
Je crois en une technologie au service de l’élévation humaine dans le respect de la Nature. Mais la nouvelle révolution technologique, l’IA générative me gave.
J’aimerais croire ses fondateurs quand ils décrivent ce qu’elle rendrait possible : un monde où chacun touche un revenu universel, des traitements pour les maladies incurables, les accidents de la route réduits au minimum, la connaissance scientifique, des solutions pour les défis environnementaux… J’aspire moi aussi à un monde dans lequel chaque être humain libéré des contraintes matérielles peut se consacrer au top de la pyramide de Maslow : s’accomplir, se dépasser, être vivant tout simplement sans aucune injonction productive. J’espère que l’IA nous amènera de grandes avancées, mais aujourd’hui, je crains que ça se fasse au détriment de l’environnement et de la créativité et de l’expression humaine.
Au début des années 2000, alors que j’étais lycéenne dans un monde où émergeait la démocratisation d’Internet, j’ai vu comme un cadeau venu du ciel, le pouvoir donné à chacun de s’exprimer publiquement au travers de blogs. Mais avec les nouveaux outils, plutôt que de se servir de ce pouvoir pour donner corps à ses idées, sa créativité et échanger tous ensemble on va vers l’externalisation de la réflexion, de l’expression et de la créativité humaine. Chacun se met à adopter une pensée uniformisée autour de quelques points de vue caricaturaux. Remettons la tech à sa juste place : au service et non en pastiche de notre humanité.
Prompter ce n’est pas créer
L’IA au sens large est présente dans nos vies depuis quelques dizaines d’années. Elle nous permet de faciliter, voire améliorer la réalisation de tâches techniques. Grâce à l’IA, on peut parfaire notre expression : repérer plus efficacement les fautes dans un texte, effacer un arrière-plan d’un clic, trouver l’image qui reflète notre pensée dans une photothèque, transcrire des notes vocales ou manuscrites…
Depuis 2022 avec l’IA générative grand public, nous avons désormais accès à des outils capables de nous assister techniquement dans nos travaux. Le problème est qu’ils ont également été entraînés à créer et s’exprimer à notre place sur la base de quelques prompts. Mais prompter pour que l’IA produise le contenu à notre place, ce n’est pas créer. On minimise trop l’impact destructeur de l’IA générative sur la création. Affirmer que ce n’est qu’un outil comme un autre si l’intention provient du prompteur, c’est ne pas comprendre à quel point le processus de création est fécond. Entre l’intention qu’on a en tête et sa mise en œuvre, de nouvelles idées surgissent, on surpasse des défis, on fait l’expérience de l’état de flow et ce qui en ressort va bien plus loin de l’œuvre. Car cette œuvre en se nourrissant de notre expression singulière, de l’énergie investie est bien plus qu’un dessin, une musique, un film ou un texte, elle devient une part de notre esprit et sa réalisation apporte un sentiment d’accomplissement.
Je veux des créations humaines
Je veux lire des textes d’êtres vivants qui ont conscience de leur existence, de leur mortalité, qui connaissent dans leur chair l’amour, la peur, la souffrance, la joie. Des êtres qui déterminent par eux-mêmes le sens à donner à leur existence, doutent qu’il en existe un. Je veux échanger à travers nos œuvres de chair à chair, d’esprit à esprit. Les artefacts de l’expression humaine sont un moyen de nous mettre en relation les uns avec les autres, de créer un lien. Quand je lis, écoute de la musique ou admire une œuvre visuelle, je cherche à me divertir, mais aussi à me connecter à l’esprit du créateur en quelque sorte. Cette fonction de l’Art s’accomplit nécessairement par la création d’un être humain de chair et de sang et pas d’une création générée par IA.
Pas de création déléguée à l’IA dans mes textes
Je n’utilise pas d’IA générative dans ma démarche créative : que ce soit pour les textes ou pour les illustrations. Écrire, créer des histoires, inventer des personnages, donner vie à des lieux, trouver les mots justes pour exprimer ce que j’ai sur le cœur c’est mon kiffe. Je ne veux en aucun cas dégrader nos ressources naturelles pour demander à une machine de m’enlever ce plaisir.
Au-delà du plaisir, pour moi écrire c’est ma manière de prendre ma place dans la danse humaine en partageant les réflexions et histoires qui m’habitent et qui sinon mourraient avec moi.
L’écriture est une part de mon identité et de mon rapport au monde. J’étais une enfant noire dans un monde blanc, introvertie parmi des extravertis et la tête dans la lune. D’ailleurs, tout cela est toujours vrai, je détonne. Vous imaginez à l’adolescence dans un pays adepte d’assimilation où j’ai ajouté la geekerie à mon attirail 😉. Bref tout ça pour dire que l’écriture m’a permis au travers des histoires que je partageais de me lier au monde en exprimant mon point de vue singulier.
Je me rappelle de ma pièce de 4ème sur Perceval qui avait été sélectionnée pour être jouée dans notre spectacle. Je crois bien que c’est à ce moment que j’ai entrevu le pouvoir des histoires. Pour la première fois, je parvenais à capter l’attention de mes camarades suffisamment longtemps pour qu’ils perçoivent le monde à travers mon regard. Avant cela, j’avais avec la plupart d’entre eux des discussions trop superficielles pour que je ressente la moindre connexion. À travers mes écrits, je découvrais que je pouvais atteindre le niveau de profondeur dont j’ai besoin pour vraiment me lier aux autres. Au-delà de l’attention des autres, l’écriture c’est aussi cet espace dans lequel je me pose seule avec moi-même, structure ma pensée et vais au fond des choses. J’aime échanger avec les autres à ce niveau de profondeur.
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Depuis mon adolescence, l’écriture est mon espace de pensée et la plus belle des manières que j’ai trouvé pour partager et dévoiler des parties de mon monde intérieur avec les autres êtres humains qui m’entourent.
Les technologies m’ont permis de donner à mon expression une plateforme et me lier avec des personnes que je n’aurais jamais pu rencontrer autrement. J’en suis profondément reconnaissante et même si aujourd’hui la production de contenu par IA pourrait m’aider à améliorer ma productivité, je choisis de la garder à l’écart, car pour moi la création est pensée singulière et rencontre.
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